Démarche Art Marc Joseph Sigaud

Créateur d’univers vivant “virtuels et réels”

Marc Joseph SIGAUD investit depuis 1984 l’interaction entre les langages virtuels et les langages du réel, plus précisément ceux des arts vivants comme la danse, le théâtre, la musique, la scénographie.

Il se présente comme metteur en scène d’univers vivants réels – virtuels. Son lieu d’expression est naturellement la scène, car il vient du monde du spectacle vivant, mais il se plaît également à investir les espaces naturels ou d’autres lieux comme l’espace public ou le web.

Très singulier, il rejette la normalité en ce qu’elle a de dogmatique, frustrant et autoritaire (cf. Biographie). La ténacité est son moteur et, intuitif, il affectionne l’improvisation tout en construisant chaque projet sur une réflexion approfondie, ne craignant pas d’inventer des formes de représentations peu banales au risque de choquer.

Son théâtre vivant réel – virtuel fait largement appel à la création 3D, laquelle permet de repousser l’horizon des perspectives narratives et décuple l’impact scénographique et émotionnel. Il utilise le virtuel aussi bien en mode immersion (la scène réelle est immergée dans la représentation du virtuel) ou en mode réalité augmentée (la représentation virtuelle est incluse dans l’espace réel).

Quelque soit le mode retenu, l’acte créatif commence par inventer quels seront les langages qui vont relier ce qui est virtuel à ce qui est réel et ensuite leurs relations interactives, lesquelles vont permettre d’introduire de l’irréalité, de l’inconnu dans la représentation globale de l’œuvre.

Le virtuel c’est quoi ?

Le virtuel est immatériel.

Par exemple : l’image mentale que perçoit le photographe avant d’appuyer sur le déclencheur est une image virtuelle. Et le restera tant qu’elle ne sera pas imprimée ou affichée sur un moniteur. Dès lors c’est notre sens de la vision qui permet de la décoder, en toute conscience, elle nous est devenue réelle. Tout ce que nos sens captent appartient au réel. Imaginons que ce visuel évolue, qu’il se déforme en direct par le traitement d’une application numérique, elle devient alors vivante. Voila pourquoi on dit du virtuel qu’il est aussi « vivant » que le réel. La vision n’est pas le seul sens. il y a aussi l’ouïe, le goût, le toucher, l’odeur… Le potentiel créatif est vraiment illimité. Donc la projection finale dans le réel peut très bien être une combinaison de plusieurs sens. Mieux encore, imaginons une caméra vidéo en train de filmer et qu’un programme soit capable de transformer le son en image et l’image en son. Ce doit être assez étrange de voir une image créée en fonction du son, et à l’inverse un son devenu image. Cet instant, ce lieu, où le virtuel devient réel est le cœur de son théâtre. Marc Joseph souhaitait que les mots soient bien compris avant d’aborder plus en avant sa démarche.

Comprendre et détourner

La difficulté ou la complexité que rencontre un peintre à faire usage de son pinceau, n’est pas comparable au frein qu’un artiste rencontre s’il n’a pas appris le langage de programmation informatique. Car l’outil est issu majoritairement du codage numérique. Marc Joseph Sigaud s’est vite aperçu que déléguer la réalisation d’un concept à un codeur pouvait lui causer beaucoup de frustration. Il ne fait pas le procès de qui que ce soit en affirmant cela car il s’est trouvé lui-même, à ses débuts, à la place de ce rôle de sous-traitant. Il a donc ré-investit sa lointaine compétence de codeur acquise en Arts et Technologie de l’image à Paris VIII. Après avoir expérimenté lui-même la matière “code” jusqu’à en connaître les principaux tenants et aboutissants, alors il pourra déléguer la réalisation à des codeurs partenaires.

Mais de quelle Réalisation parlons-nous

L’art du virtuel n’était pas si courant avant les années 90. Sa première création spectacle vivant réel-virtuel “Complices” a été présentée en 92 lors du festival d’art numérique d’Art3000. Il choisit le mode immersion des danseurs comédiens dans l’espace virtuel vidéo projeté sur un tulle tendu en avant-scène. Par transparence entre les mailles on perçoit les danseurs réels alors que les mailles du tulle accrochent les pixels projetés. Au delà de 3 m environ l’œil du spectateur est trompé. L’illusion fonctionne. Méliès regardait sûrement cela quelque part en coulisse…. Le ton de son futur parcours artistique est donné !

Le fameux temps réel, tant attendu, arrive enfin !

Le temps réel c’est la capacité qu’a un univers virtuel à se modifier en direct, à réagir à un événement du réel. C’est une révolution majeure pour son théâtre vivant réel-virtuel. Ça devait arriver, il en a toujours eu la conviction depuis qu’il a travaillé avec JC Averty. L’expansion phénoménale des jeux vidéos dès les années 2000 a poussé les fabricants d’ordinateurs à se surpasser en termes de performance. Une image pouvait donc être le résultat d’un calcul exécuté en millième de seconde. Ce qui est très inférieur au temps minima qu’il faut à l’œil pour avoir décodé une image: si je modifie les données pour être traitées par un programme qui calcule l’image résultante en moins 1/25ième de seconde, je peux modifier en direct un contenu virtuel, je peux interagir.

Marc Joseph Sigaud est le premier à avoir introduit le personnage virtuel dans le spectacle vivant. Dès les années 2000 il l’implémentera dans son programme de recherche 1&2 : ” drôle d’idée que de faire porter par un seul tronc deux bustes, un féminin et un masculin… s’amuser à passer de l’un à l’autre, jouer du transgenre“… C’est à l’occasion de la création 10Jonctions&+ sur le thème du Bigband à Belfort qu’il l’utilisera vraiment pour la première fois sur une scène, le temps réel devenait plausible, il avait la réponse qu’il souhaitait malgré les nombreuses difficultés logistiques rencontrées. Deux systèmes simultanés de projection du virtuel étaient mis en place, un par l’avant-scène sur une structure solide modulable et l’autre par rétroprojection sur un écran plein en fond de scène. Les artistes réels circulaient dans une scénographie ouverte composite, parfois réelle parfois virtuelle. Marc Joseph engoncé dans un set primitif de capteurs mécaniques jouait plusieurs entités virtuelles, parfois des corps, parfois de la matière visuelle. De cette première concrète expérimentation en furent tirées de précieuses informations qui impacteront la production des projets suivants.

Il gardait toujours en tête l’idée qu’une entité virtuelle puisse être dirigée en direct comme un acteur réel. Il n’en était pas très loin.

Quand il doit réaliser en 2005 le co-présentateur virtuel de la cérémonie de lancement de l’Airbus A380, il s’entoure d’experts internationaux. Mais il doit convaincre de la fiabilité de sa proposition. La moindre erreur aurait été fatale, car la cérémonie était diffusée dans le monde entier. C’est une réussite. Dès lors son concept artistique est pleinement reconnu. Pourtant depuis il s’interroge sur l’absence de propositions équivalentes, même aujourd’hui en 2020. Le coût des outils peut-être ou les compétences artistiques et technologiques peu répandues sont certainement des obstacles. Beaucoup de propositions restent à l’état de recherche, l’intelligence artificielle est là, elle occupe suffisamment la sphère de recherche et fera certainement partie du futur artistique de Marc Joseph.

C’est pour une commande de spectacle documentaire historique sur l’épopée de Jeanne d’Arc à Vaucouleurs qu’il fera la connaissance de Sergey Solokhin, originaire de Crimée doté d’un talent immense. Sergey est un autodidacte comme lui, il sait ce que ça signifie de mettre les mains dans le cambouis. Son ouverture d’esprit est des plus rassurantes pour aborder avec sincérité, l’immensité de ces “moments sacrés de création partagée”. Leur collaboration sans faille permettra de mettre en œuvre les trois dernières importantes créations à base d’acteur virtuel. Ils investissent tous les procédés possibles en ce qui concerne la captation du vivant comme les mouvements corporels et l’expression faciale. Ils réussiront tous les deux à produire ce que tout un staff de directeurs techniques a bien pu produire pour la mise en œuvre du personnage du film Avatar. Et de surcroît, ils se sont permis de le créer en “temps réel” ( c’était un exploit vraiment).

Son théâtre magicien est désormais consolidé, il joue de la perturbation des sens, il intègre en 2017 sur sa création ADAMA, Terre des hommes le concept de mapping interactif. Il reste fidèle à son principe de générer des univers étranges tout en gardant une substantielle logique réelle, proche du vivant, de notre réalité afin que cela parle au vécu de chacun. Il s’accroche ainsi toujours à un repère réel pour ne pas perdre son audience. Cependant rien n’est figé, il lui arrive de s’abandonner à des créations quasi virtuelles.

L’étendue des possibilités de création est tellement vaste qu’il suit son instinct et se cantonne toutefois à ce qu’il affectionne naturellement le plus : projeter l’émotion d’un geste et les expressions d’un visage dans le virtuel. Car c’est le seul moyen pour un humain de pouvoir se re-connaître dans le virtuel. Le virtuel doit se rendre accessible.

Tout corps en mouvement est porteur d’une émotion. La danse pratique cet art à merveille. Le masque du comédien aussi. Une fois le geste et le masque collectés par des capteurs que peut-on en faire? On peut les «projeter» en temps réel sur une entité virtuelle réaliste ou non. Les artistes du dessin animé savent l’importance de la tension d’un trait sur visage… Donc oui plus que oui, il est possible d’affecter une émotion, des sentiments humains à une entité virtuelle et entrer en relation avec elle.

Serions-nous capable d’imaginer une entité totalement virtuelle ? Probablement pas, à moins de faire un reset de notre vécu, de notre conscience, de notre environnement. Repartir à zéro? Peut-être que ceux qu’on traite de fous vivent ni plus ni moins dans un espace virtuel… Il n’est pas déraison de penser que si on connaissait l’algorithme de la projection dans le réel qui régit le comportement d’un fou, peut être pourrions-nous alors reconnaître ce fou et l’accepter comme un être normal.

Le réel existe dans un espace à trois dimensions, le même espace dans lequel notre corps évolue. C’est notre corps le référent, et le fait qui nous ayons des compatriotes qui nous ressemblent, confirme notre existence. Nous nous reconnaissons dans l’autre. C’est rassurant, on est dans le domaine du connu. La forme résultante du théâtre réel-virtuel de Marc Joseph est une forme de cosmogonie dans laquelle toute anormalité (virtualité) est presque normale.

Pour conclure une petite mise au point quant à l’interactivité.

Interagir, tout le monde comprend ce dont il s’agit. On n’a pas attendu l’avènement du numérique pour se rendre compte de son existence.

Faire interagir le monde virtuel avec le monde réel est un choix. Il faut produire du commun ou faire se provoquer les deux univers. Mon rôle d’artiste est de chercher à inventer une relation entre ces différents langages, d’inventer des règles de correspondances pour tenter de créer du réel. A quoi bon mettre en œuvre une entité virtuelle si elle doit être le clone parfait d’un humain ? A rien ! Cependant artistiquement il est possible de produire des entités virtuelles comme des “Corps” au sens sociologique. et de les faire participer d’une tragédie qui interpellera la confrontation des corps virtuels aux corps du réel.

En résumé si on affecte une énergie vivante du réel au virtuel, le réel n’est plus alors en terre inconnue. Il se produit la rencontre donc l’interaction. Quoiqu’il en soit, lors de l’écriture, l’artiste doit anticiper, faire des choix, bien définir leurs identités. Pourquoi réagiront-ils de telle manière etc…? Se comprendront-ils, ou pas, ont-ils une conscience? De quels ressorts useront-ils pour anéantir ou fabriquer du commun ? La première étape du travail de création que fait Marc Joseph c’est cela. Comme un sculpteur façonne son plâtre, il façonne des entités irréelles et réelles et les fait se rencontrer dans des environnements improbables où la poétique est la priorité.

Il vaut la peine de s’y risquer, s’y perdre, s’y laisser aller, et surtout battre en brèche tout cartésianisme. Quelle aubaine pour un metteur en scène ! Les formes de ses représentations restent inclassables. La problématique récurrente qui se pose pour chaque projet est “serais-je compris? “.

L’art du théâtre vivant virtuel-réel de Marc Joseph est un art fondé sur une préoccupation mentale, comme le sont la plupart des arts d’ailleurs. Ce qui le singularise c’est qu’il est fait de chair, d’esprit… si l’être-humain venait à disparaître cet art disparaîtrait avec.

Une nouvelle page se tourne aujourd’hui. Après une année 2019 de repos, il est revenu le temps de secouer le sac au trésor. Il envisage à l’avenir de développer l’écriture d’univers “auto-interpellés” où les intelligences diverses pourraient se connecter dans de fascinants systèmes de projection à N dimensions.

“Il va donc falloir relancer un processus qu’il connait bien et qu’il affectionne. Faire, et refaire, sans relâche, s’engouffrer à nouveau dans la grotte… s’y coincer, y mourir, s’en extraire et recommencer sans en oublier l’essentiel, l’humain. Cette pandémie 2020 nous aura au moins permis de nous confronter à nous-même, nous enseignant que la relation à l’Autre est essentielle.

« Si l’art était un entre-metteur il se devrait d’enluminer les relations humaines de merveilleux. »

Mj Sigaud